Présentation des chants de marins : histoire, caractéristiques, et renouveau

Les Couillons de Tomé vous présentent ici leur histoire des chants de marins. Il s’agit d’une compilation d’informations aisément accessibles sur le net et dont nous donnons les références en fin de document. Nous ne prétendons pas faire preuve d’innovation. Cependant nous y apportons une certaine expérience personnelle et nous distinguerons trois parties.

  Dans une première partie : « Histoire:origine et thèmes des chants de marins » nous rassemblons plusieurs sources d’informations sur l’origine et la nature des chants de marins. Il y a eu de très beaux textes écrits sur le sujet que nous reportons simplement ici. Nous y apportons en plus notre approche personnelle et nos connaissances issues de l’expérience, pour certains, d’anciens marins (pêche, la Jeanne, le France), et pour d’autres de la voile, et pour tous amoureux de la mer et des bateaux.

  Dans une deuxième partie nous rassemblons aussi des informations bien connues sur « les différents types de chants de marins ». Cependant nous y apportons notre point de vue musical en y précisant autant que possible leurs caractéristiques musicales du point de vue rythme, tempo et mouvement (deux temps rapide , lent, marche, valse etc.).

   Dans une troisième partie nous présentons « le renouveau des chants de marins » tel que nous l’avons perçu depuis les années 60-70..époque de nos jeunes années !.

 

le livre de référence de Michel Colleu et Nathalie Couilloud, publié au chasse-marée
le livre de référence de Michel Colleu et Nathalie Couilloud, publié au chasse-marée

HISTOIRE, ORIGINE ET THEMES DES CHANTS DE MARINS...


Le chant de marins est une chanson entonnée par les marins à bord des bateaux, mais aussi au port. Au temps de la marine à voile, le chant de marins avait une importance particulière : sa principale fonction était de rythmer le travail d'équipe, pour synchroniser les efforts de tous. On trouve donc essentiellement des chants de travail, mais aussi des chansons pour la détente. Un même chant peut être interprété pour le travail (rythme soutenu) ou pour la détente (rythme à danser, ou complainte). Malgré la disparition de la marine à voile le chant de marins n’a pas disparu et au contraire a connu un renouveau impressionnant à partir des années 60-70. De nouvelles chansons inspirées par la vie actuelle des marins (pêche, cargos, marine nationale,voile de plaisance, etc.) et leurs ports d’attache sont venues naturellement se rajouter à la reprise du répertoire traditionnel.

 

Histoire et origine

 

Sur tous les bateaux du monde, les chants de marins répondaient au besoin de synchroniser les efforts, mais aussi pour leur faire oublier leur condition. On en trouve dans tous les pays ayant une tradition maritime et à toutes les époques jusqu'à l'abandon de la voile à la fin du XIXème siècle et le développement des bateaux à moteurs.

 

La vie de ces travailleurs de la mer était ponctuée et cadencée par des comptines et complaintes qu'ils inventèrent pour adoucir un quotidien soumis au dur labeur et, ce, du capitaine au moussaillon, car, avant tout, un bateau est un équipage. Il faut imaginer ce que pouvait être la vie à bord d'une goélette islandaise ou d'un trois-mâts carré, d'un vaisseau de ligne, d'un trois-mâts barque, plus encore d'un quatre-mâts ! Bourlinguer sur et sous des éléments parfois hostiles, utilisant une cartographie encore imprécise, voire balbutiante, calculant une estime douteuse, cela pendant des mois de navigation. Car les campagnes duraient, au minimum, deux ans ; les familles à terre attendaient d'interminables périodes sans nouvelles. Des quarts épuisants, par bordée ou tiers pour seulement six heures de sommeil aléatoire, lorsque le vent et la mer dépassaient la force 9, rythmaient leur existence. Le plus souvent, ces hommes couchaient mouillés dans des bannettes, mais plus couramment dans des hamacs ou des bat-flancs. Parmi les thèmes des chansons, la nourriture reviendra périodiquement : des biscuits pleins de vers, des fayots et du lard rance...un quart de vin le jour (« Adieu cher camarade »), le boucharon de tafia pour récompenser un effort exceptionnel (« Tacoma »). Laissant là-bas sa bien- aimée (« Quand je suis parti de La Rochelle »), la paimpolaise ou la rousse irlandaise, les mois défilaient. Comment tenir aussi longtemps un équipage dans la promiscuité d'une chambrée ou l'exiguïté d'un carré, lorsque les hommes étaient chahutés par la tempête et roulés de bord à bord ou lorsque les nerfs étaient mis à l'épreuve dans les calmes plats ? Comment se retrouver face à soi-même et s'isoler ? D'autant qu'il arrivait que ces hommes soient embarqués de force pour des aventures où la mort, le froid, la chaleur, les rixes, les maladies et la souffrance étaient le lot quotidien. Dans les shanteys (chansons de marins) anglaises, il en est une en particulier, qui traduit parfaitement la vie de ces hommes venus d'un autre monde lorsqu'ils regagnent la terre : on y retrouve le thème très proche de « Jean-François de Nantes » : « off to sea once more ». Nous nous imaginons les gars de Liverpoool, les boys , chez nous les « boués », débarquant les poches pleines de guinées amassées lors de la dernière campagne et chantant cette complainte : « no more, no more we go to sea, no more », avant de vider dans les pubs et les tavernes le fruit de leur campagne et de dispenser leurs largesses auprès des filles du port. Alors, bien sûr, la belle vie, la bamboche aura une fin. L'armateur ou le capt'ain qui, par hasard, traîne sur les docks profitera de l'occasion pour leur glisser leur prochain rôle d'embarquement, alors que les "sailors", avec leur dernier penny, entonneront, après une ultime pinte, ce chant pour étarquer « once more, once more, we go to sea once more ».

 

Depuis toujours il semble que l’on puisse trouver des chants de marins. Dès l'antiquité, des textes nous apportent la preuve qu'ils étaient utilisés pour rythmer les travaux des ports. Les premiers témoignages précis remontent au XVe siècle, mais dans la tradition orale française nous retrouvons des exemples de chants très primitifs ( mélopées monotones sur trois ou quatre notes) plus proches du cri chanté que du chant. Ils servaient entre autre à déhaler les navires, à compter les paquets que les dockers se passaient en faisant la chaîne, à hisser certaines voiles. Les chants de travail sont variés à bord des grands voiliers ; ils fleurissent aux XVII et XVIIIe siècle dans toute l'Europe pour atteindre leur apogée à la fin du XIXe siècle, durant lequel furent écrits les plus connus, ceux qui aujourd'hui nourrissent notre patrimoine. A l'apogée de la marine à voile, vers 1900, les grands voiliers sont de véritables cathédrales de toile. Le N'ord, par exemple, quatre-mâts barque lancé dans la rivière Clyde en 1889 mesurait 101 m et portait 6000 m2 de voilure et son grand mât culminait à 60 m. C'est, comme souvent, le progrès technique, qui dans un premier temps a fortement contribué au développement des chants de marins, qui va provoquer leur disparition avec la mécanisation. La flotte de 1235 navires qu'arme la France vers 1900 va très rapidement s'éteindre. Dès 1930, les trois-mâts sont devenus rares et la deuxième guerre mondiale poursuivra cette œuvre destructrice. St Malo conserve sa flotte de Terre-neuvas jusqu'à la fin des années 50, le dernier trois-mâts Le Lieutenant René Guillon sera vendu à un armateur indien et quittera le quai Duguay-Trouin par une grise journée d'hiver 1955. Néanmoins, la tradition ne sera pas perdue, l'ampleur des échanges maritimes dans le monde anglo-saxon du XIXe siècle a permis l'élaboration d'un répertoire de shanties impressionnant par sa richesse, son originalité et sa variété.

 

qui ne garde pas son rang sur les mers...
qui ne garde pas son rang sur les mers...

Contenu et thèmes

 

Nous ne trouverons généralement pas de vulgarité, ni de grossièreté choquante dans l'écriture des cahiers de marins, à quelques rares exceptions (certains chants à hisser qui exigeaient un effort violent), parfois de la coquinerie, de l'humour, de la dérision. Il faut distinguer deux catégories de chant : les chants utilisés pour le travail à bord, entraînant pour les manœuvres, scandés de façon à ce qu'ils s'accordent avec le rythme des quarts et les exigences de la rapidité des exercices pour la bonne conduite du navire. Ce sont les principaux. Enfin ceux qui occupent les temps à terre, des permissions et des escales. Se servant des carnets personnels où ils ont consigné les impressions de la vie à bord, dans la chaleur des tavernes, des pubs et des tripots des ports du monde entier, les marins, émoustillés par le vin, la bière et le tafia, sur des tabourets autour des tables rustiques, sortent, qui un harmonica, qui un accordéon, un violon ou une guitare, entonnent en chœur d'une voix rauque ou chaude leurs compositions musicales. Puis, laissant libre cours à leur improvisation, autour du meneur, ils chantent. Se joignent souvent à eux des marins de passage et la soupape laisse échapper la panoplie des sentiments. La présence des hôtesses et des servantes y contribue. A l'aube, ils regagneront le bord et personne ne manquera à l'appel.

Dans ces complaintes ou « shanties » (chants de marins pour les anglais), ils racontent la discipline du bord, se plaignent de la dureté des supérieurs, de la rude condition des matelots, mais évoquent aussi la nostalgie de l'absence, la camaraderie, la mélancolie propre aux gens de mer. Qu'ils soient d'Ecosse, d'Irlande ou d'Angleterre, Gallois ou Bretons, qu'ils viennent de Dunkerque, Boulogne, Saint-Malo, Brest, Lorient, Nantes ou Bordeaux, les sentiments sont les mêmes. On évoque la perte d'un homme en mer, la violence des éléments, l'inconfort des vaisseaux, l'absence d'une fiancée laissée au port, d'une épouse aimée, d'une mère veuve, elle-même orpheline d'un père marin. Méritantes femmes restées à la barre du foyer comme eux à la barre du navire. Femmes de courage et de patience qui ne se plaignent jamais, stoïques et résignées de leur sort, trouvant souvent dans la prière et la foi en la Madone que l'on vénère, la volonté de vivre. Elles y puiseront l'énergie pour faire face à l'attente insupportable, lorsque de la lande elles scruteront le retour du trois-mâts et au mât duquel il leur arrivera, trop souvent, d'apercevoir le pavillon en berne, annonciateur du décès d'un des hommes d'équipage, mais lequel ?

 

Théodore Botrel a composé de touchantes complaintes sur la vie de ces familles de la mer en pays breton. La Paimpolaise, vieille de notre pays, Fleur de blé noir, pour les plus connues. On y trouve l'esprit de ces peuples mystiques, démontrant combien la frontière est ténue entre la vie et la mort et aussi entre l'Armor et l'Argoat (le pays de la mer et celui du monde paysan des landes), car le paysan de ces rivages côtiers est une source naturelle dans laquelle puisent les armateurs pour embarquer des hommes costauds et rudes dont l'équilibre leur permettra d'affronter des situations périlleuses. A 13 ans, voire 14 ans, un certificat en poche pour les plus instruits, le mousse, sac au dos, embarquait pour sa première campagne, afin d'apprendre les rudiments de la vie de marin et découvrir les mystères de l'océan. Formé par les anciens, il deviendra marin à son tour. S'il est volontaire et intelligent, grâce aux cours du soir, il sera un jour capitaine. Les cas ne furent pas rares et bon nombre d'entre eux devinrent des hommes d'exception, cependant toujours modestes, humbles, riches de leurs expériences. L'esprit de ces complaintes résume la vie simple et respectueuse de nos ancêtres de la mer et du beau métier de marin. Enfin, on ne peut passer sous silence, la poésie du vocabulaire et des termes propres à la mer. Dérivant des brumes nordiques, les Scandinaves ont enrichi le patrimoine de cette littérature qui s'incrusta dans la langue anglaise, à laquelle nous avons emprunté notre langage maritime.

 

LES DIFFERENTS TYPES DE CHANTS DE MARINS ET LEURS CARACTERISTIQUES MUSICALES.


On présente ci-après les principaux types de chants de marins et quelques caractéristiques musicales qu’on a pu identifier en étudiant les partitions, ou transcrivant certains chants en l’absence de partitions. Du point de vue rythme et tempo (vitesse), elles sont très variées du fait de la diversité de leur fonction qui va de la complainte plutôt mélancolique au chant de travail au rythme très marqué souvent proche de la marche, lente ou rapide. On notera cependant très souvent des rythmes à deux temps et quatre temps simples (marche), mais aussi beaucoup de rythmes à deux temps composés (6/8 par exemple), ce qui autorisait pour ces derniers, la chanson à être interprétée aussi bien en chant de travail qu’en chant de détente ou à danser (à trois temps type valse). 

 

Pour hisser le grand hunier
Pour hisser le grand hunier

LES CHANTS DE TRAVAIL

  • chants à hisser

Pour rythmer la montée des voiles hissées à la force des bras par un jeu de cordes sur poulie, ce qui demandait un très gros effort. Pour faciliter le travail, il devait être coordonné, mené en cadence et par à-coups. Le chant fournit cette coordination et permet de donner le coup de rein nécessaire pour hisser ou étarquer (tendre) la voile

Par exemple pour hisser une voile enverguée : la voile est fixée à une lourde vergue horizontale, la voile se déploie au fur et à mesure que la vergue est hissée le long du mât.

Avant même que l'ancre ne soit arrachée au fond, on hissait le grand foc. Ce sont des chants bien rythmés qui vont imprimer aux matelots une cadence qui leur permettra de décupler leur force

Ce chant se présente sous forme d’alternance de solo et de chœur. Le soliste, ou meneur calibre l’effort par le rythme de la chanson, le chœur, qui représente les matelots (la bordée) hale en reprenant le refrain. Le rythme est un deux temps composé qui se transformera aisément en valse arrivé au port (le pont d’Morlaix, Jean François de Nantes).

 

 

  • chants à virer. 

 

Pour le départ Virer, remonter l’ancre à l’aide du guindeau, sorte de treuil horizontal manœuvré par plusieurs hommes.Virer l’ancre veut dire remonter l’ancre. La faire descendre se dit mouiller.

Pour remonter l’encre on se servait d’un engin appelé cabestan, une sorte de gros treuil, autour duquel se mettait la bordée et le faisait tourner. Les marins devaient marcher en cadence, pour le faire  tourner régulièrement et éviter tout à-coup. Il peut se rapprocher de certains chants à déhaler.

Le rythme est souvent celui d’un deux temps simple, ou composé, ou quatre temps (le corsaire le grand coureur, trois marins de Groix), marches rapides ou lentes.

  • chants à pomper

Pour rythmer le travail sur la pompe chargée d'évacuer l'eau de mer embarquée au cours de la traversée. Souvent les chants à pomper sont aussi des chants à virer, « Encore et hop et vire » (Chant à virer/pomper).

 

  • chants à nager (à ramer)

Pour rythmer et coordonner le mouvement des rames. Rythmées par les mouvements des avirons, elles sont souvent lentes, ce qui s'accommode de paroles plutôt tristes, souvent un rythme à quatre temps

  • chants à déhaler

Pour remonter le cours d’une rivière jusqu’au port. Pour faire rentrer les bateaux au port il fallait très souvent les tirer (les haler). Deux rythmes de chants :

- ceux de marche lourde et lente où l’effort doit être constant quand les haleurs marchaient pour mettre le bateau à port.

-autre solution, les haleurs déhalent, c'est-à-dire tirent sur le cordage, en restant immobiles. Ce chant est proche du chant à hisser donc plus rythmé, l’effort se produisant alors par à-coups.

Un soliste donne le rythme et le tempo

Rythme à deux temps simples et quatre temps

  • chants de cabestan 

Pour rythmer la marche de l'équipe chargée de tourner le cabestan, treuil à axe vertical actionné par des barres réparties autour du tambour central, que les matelots poussaient en marchant par groupes de trois ou quatre sur chaque barre .

Virer l'ancre au cabestan s'effectue sur un rythme de marche assez rapide, et les chansons correspondantes sont d'un caractère plus joyeux

  • chants de guindeau,

Pour rythmer la traction exercée sur le guindeau. le guindeau était un treuil à axe horizontal actionné par un système de balancier, les marins poussaient alternativement sur l'une ou l'autre des bringuebales. Le guindeau est un treuil horizontal manié à l’aide d’une sorte de levier que les marins manient en tirant en cadence. Il sert à remonter l’ancre et le travail au guindeau peut durer plusieurs heures.

 

Le rythme sert à régler la position du levier comme une sorte de balancier. Le tempo est lent, mais très saccadé. Le rythme se décompose en deux ou quatre temps bien marqués (roulez jeunes gens roulez), mais on trouve aussi du temps composés (Hardi les gars)

 

Les chants de détente

  • chants de gaillard d'avant :

Le gaillard d'avant est la partie du bateau où se reposait l'équipage. (Les officiers avaient leurs cabines à l’arrière du bateau). Chant du gaillard d'avant : chanson à rêver. Le gaillard d'avant est une sorte de place publique sur les grands vaisseaux à voile d'autrefois. Etant donné les risques d'incendie, il était interdit de fumer ailleurs que sur le pont supérieur. On venait y allumer sa pipe au pout de mèche gardé par un factionnaire. On y échangeait les derniers potins du bord, on y racontait de bonnes histoires et, bien sûr, on y chantait.

 

Chant de repos des marins lorsque le vent bien établi ne nécessite aucune activité particulière si ce n’est celle des hommes de veille. Ce sont des mélopées qui sont instrumentalisés. Ils ne sont pas caractérisés par des tempo et rythmes spécifiques

 

  • complaintes

La Gwerz en breton. Le marin évoque la rudesse de son travail, le village qu’il a quitté, sa bien aimée qu’il y a laissé. La mélodie est lente et mélancolique souvent dans les tonalités mineures, sur des rythmes à deux temps ou quatre temps du style ballade.

  • chants à danser

Certaines périodes d'inactivité (manque de vent, etc.) étaient propices aux querelles. Une des solutions pour occuper les marins consistait à les faire danser. On retrouve beaucoup de rythmes à trois temps : valse et polka

  • chansons des ports

quand les marins chantent dans les cafés des ports..mais aussi des chansons pour louer la beauté d’un port …ou s’en moquer. La musique est très variée, depuis la chanson mélancolique à danser ou fredonner (souvent un trois temps, ou deux temps composés) jusqu’à la chanson à boire (souvent du deux temps)

 

Les instruments de musique

 

En France prime l'accordéon diatonique, sans oublier le violon mais aussi le biniou ou la bombarde en Bretagne. Les Anglais, quant à eux, emportaient à bord surtout violons et concerti. Sur les bâtiments allemands et italiens, on pouvait entendre de véritables orchestres. Mais, avant tout, c'est avec la voix que le chanty man menait les chants de travail, les rondes, ou même les complaintes. Dans l'histoire racontée, la voix est essentielle, la musique ne servant que de support. Il ne faut pas oublier les phases à répondre où l'on répète ce que dit le meneur. Les chants à répondre étaient très généralisés à cette époque, avec une particularité en Bretagne avec le Kan a diskan dans lequel la répétition (réponse) est enchaînée avant la fin de la première phase imprimant ainsi un rythme extrêmement enlevé. Le plaisir de la variation fait intimement partie de l'art du bon chanteur de bord. Et répétons le un même chant peut s’interpréter comme un chant de travail, de danse ou…à boire, les paroles et le rythme variant à loisir. (Dans nos recherches sur l’origine des chansons nous avons souvent trouvés plusieurs versions d’une même mélodie répondant à ces fonctions).

 

LE RENOUVEAU DES CHANTS DE MARINS...

 

On aurait pu craindre que le fil ne soit rompu, étant donné la modernisation des navires et la disparition de la marine à voile, mais, bien au contraire, avec l’avènement du folk dans les années 60, le renouveau de la musique traditionnelle en Bretagne dans les années 70 (Stivell), la personnalité de quelques chanteurs emblématiques (Michel Tonnerre, Mickael Yaouank), les succès et la démocratisation de la navigation à la voile (Tabarly, les Glénans), les efforts de collectage et de valorisation du patrimoine maritime (la revue " Le Chasse-Marée"), ce fut une renaissance fructueuse et un engouement grandissant pour les chants de marins que complétèrent les manifestations internationales et nationales de vieux gréements (Brest, Douarnenez) puis de chants de marins (Paimpol). Pour mémoire rappelons les principales étapes de ce renouveau :

 

1960 Les pionniers de la musique folk mettent à leur répertoire des reprises de chants de marins ou de chants sur la mer : par exemple Pete Seeger avec « Bonnie Laddie », James Taylor avec « The water is wide », et à la même époque Hugues Auffray reprend à sa manière (plus joyeuse et plus rapide) le « chanty » anglais Santa ana (un chant de cabestan) pour en faire le célèbre « Santiano ».

 

1968 Avec le renouveau du traditionnel breton, Alan Stivell fait danser sur un « tube », toujours repris (Nolwenn Leroy) : « Tri martolod yaouank» (trois jeunes marins).

 

1970 Les chants de marins ne font pas encore partie du domaine public. A Lorient, un groupe de chanteurs se fait remarquer pour ses reprises et ses créations : « Djiboudjep » avec les chanteurs Mikaël Yaouank et Michel Tonnerre et devient le principal artisan du renouveau des chants de marins. Ils se font connaître pour leurs reprises de chants traditionnels et aussi pour leurs créations qui traduisent parfaitement la vie des marins d’aujourd’hui :

Michel Tonnerre, qui avec « Quinze marins » écrit une chanson qu’on dirait directement sortie du siècle précédent, et qui avec « Mon p’tit garçon » écrit un texte « collant » complètement aux marins grands voyageurs d’aujourd’hui comme de toujours (marins de commerce etc.).

Mikaël Yaouank qui, avec « La Taverne » par exemple décrit avec réalisme les rendez vous des pêcheurs au café du port..

Les ports d’attache et les îles d’origine sont comme le veut la tradition une autre grande source d’inspiration, comme nous le prouve l’incontournable « Loguivy de la mer » (Côtes d’Armor) de François Budet (1968). Etc. on ne peut tout citer ...

 

1962 -1976 Deux dates pour l’engouement pour la voile et les bateaux traditionnels qu’on se met à restaurer, grâce à un grand monsieur : Eric Tabarly, corvettard fusilier marin, remporte la transat en solitaire en 1962 avec son superbe ketch Pen duick IV et la remporte encore en 1976 avec Pen duick VI et devient ainsi un modèle pour tous les voileux et amoureux des beaux bateaux.

 

1981 Création de la revue le « chasse marée » dont l’objectif est le développement de la culture maritime. Sous l’égide de Michel Colleu est produit un premier disque de vinyl « anthologie des chants de marins ». Le collectage des chants et de leurs interprétations vient compléter le travail autrefois réalisé par le capitaine Armand Hayet. En parallèle le Chasse marée favorise les premières fêtes maritimes.

 

1986 Premier grand rassemblement de vieux gréements à Douarnenez sous l’égide du Chasse marée, avec déjà plusieurs milliers de visiteurs.

 

1989 Création du festival de chants de marins de Paimpol

 

1992 Le Chasse marée organise Brest 92, l’espace de la rade de Brest bien plus grand que Douarnenez permet un rassemblement impressionnant de vieux gréements. Les chants de marins se font entendre un peu partout et animent les soirées. Désormais la manifestation aura lieu tous les quatre ans, suivie aussitôt de Douarnenez, ce qui donne lieu à un spectacle impressionnant lors du départ des bateaux de Brest vers Douarnenez. En 1996 on comptait déjà plus de 2000 bateaux de tous les pays. A titre d’exemple du succès de ces fêtes maritimes voici quelques chiffres de Brest 2008 :

  • 2 000 voiliers traditionnels ou d’inspiration classique

  • 50 grands voiliers et caboteurs armés au charter

  • 25 nations représentées

  • 15 000 marins

  • 300 exposants

  • 2 000 animateurs, musiciens, artistes

  • 800 journalistes du monde entier

  • 350 entreprises associées à la manifestation

  • 5 000 bénévoles des associations locales

  • 4 parades nocturnes et 2 feux d’artifices

Et pour Brest 2012 : 715000 visiteurs !!!

 

L'extraordinaire réussite des fêtes maritimes de Brest, le succès du festival des chants de marins de Paimpol, ont initié dans presque tous les ports de Bretagne et dans bien d’autres pays (Angleterre, Canada) un essor considérable des fêtes maritimes avec leurs chants de marins. Aujourd'hui, ces chants abondent et les groupes également. Lorient, devenue ville internationale de musique celtique, voit chaque année des milliers de participants et spectateurs enthousiastes venir au son de la cornemuse et du biniou encadrer les marins qui ne manquent pas de se produire et de mettre en valeur leurs chansons.

 

Dans la continuité des pionniers (Tonnerre, Yaouank, Budet) et de leurs anciens les nouveaux poètes de la mer écrivent de nouveaux textes et musiques.

C’est ainsi qu’on doit à louis Capart en 1982 la merveilleuse chanson « Marie Jeanne Gabrielle », ode à son île d’enfance : l’île de Sein.

Un peu plus tard en 1992, Freddie Breizirland écrira « L’âme de nos marins », l’un des plus beaux textes peut- être jamais écrit sur les marins disparus en mer.

La même année, le poète des Monts d'Arrée Patrik Ewen, conteur, chanteur, musicien, interprète la merveilleuse complainte "kimiad ar martolod yaouank", "l'adieu du jeune marin" qui décrit si justement l'arrachement au pays du jeune marin breton prenant la mer pour une longue campagne dont il n'était pas sûr de revenir.

Et encore en 1998, une superbe chanson sur un lieu magique, pour qui veut bien écouter au delà de la petite musette, "le sillon du Talbert", par Gérard Hernot de Pleubian.

On ne peut tout citer tellement la production est grande.

Précisons simplement que nous considérons que des chants sur la mer et les marins tels que « La marine » de Brassens ou « Amsterdam » de Brel ou encore « Tous les bateaux » de Anne Vanderlove ont tout à fait leur place dans le grand répertoire des chants de marins d’aujourd’hui.

 

 

Depuis les années 2000 on compte jusqu’à plus de 400 groupes de chants de marins. Si certains mêlent voix de femmes et voix d’hommes pour faire de beaux ensembles chorales , ou instruments électroniques et instruments traditionnels pour actualiser leurs prestations, d’autres conservent la tradition avec les seules instrumentations acoustique et les voix d’hommes. Qu’importe le style, professionnels ou amateurs, tous contribuent à leur manière à la conservation et au renouveau du patrimoine maritime. 

 

Et les Couillons deTomé dans tout ça ?

 

Leur devise, authenticité et bonne humeur !

C’est dans cet esprit que le groupe reste fidèle aux instruments acoustiques de base : guitare, flute, accordéon diatonique ou chromatique, etc. Une particularité cependant , certainement unique dans le monde des chants de marins : Outre la basse poubelle jouée de main de maître par Jean Yves, grand navigateur devant l’éternel, les Couillons de Tomé en souvenir de leurs nombreux voyages sur toutes les mers du monde ont rapporté avec eux un harmonium indien, petit instrument qui se joue posé sur les genoux (ou sur un support) avec une main au clavier et l’autre activant un soufflet pour insuffler l’air. Technique qui permet de donner beaucoup de rythme comme avec un accordéon. Louis organiste de formation joue un peu les shaddocks avec cet instrument..il pompe ! Autre réminiscence de leurs voyages : un ukulélé ! Eh oui certains ont gardé d’excellents souvenirs de leur passage à Tahiti avec la Jeanne !

Quant au répertoire la priorité est donnée aux chants traditionnels mais nous n’hésitons pas à piocher dans le patrimoine contemporain, car certaines chansons sans être spécialement destinées au métier de marin sont quand même de vraies références pour les amoureux de la mer et les marins qui n’hésitent pas à les chanter  sur les bateaux comme lors des escales. C’est dans cet esprit que nous avons repris, transcrit quand nécessaire, et interprété en chant de marins quelques chansons locales comme « Le port de Ploumanac’h», « Le sillon du Talbert », mais aussi des classiques comme « Tous les bateaux », « La marine » etc., sans oublier enfin les « bretonnes » qui font si bien danser… A cet égard précisons que nous avons entamé un travail de collecte et de transcription de chansons un peu oubliées comme "Pesketaer ar Yeoded " ou même "Son ar chistr" qui bien que chanson de la terre méritait bien une version marine comme n'hésitaient pas à le faire les marins d'autrefois. 

 

REFERENCES 

 

 

  • Le chant de marin, guide du répertoire traditionnel, éd° Le Chasse-Marée/ArMen, Douarnenez, 1989. ISBN 2-903-708-23-1

  • Chants de la mer et des marins, éditions le Télégramme, ISBN 2-909292-39-8

  • Guide des chants de marins, répertoire pour chanter à bord ou au port, éd° Le Chasse-Marée/ArMen, Douarnenez, 1997

  • Cahier de chants de marins, éd° Le Chasse-Marée/ArMen, Douarnenez. Collection thématique : Terres françaises d'Amérique, Mer du Nord-Manche, etc.

  • La chanson maritime Le patrimoine oral chanté dans les milieux maritimes et fluviaux
    Office du Patrimoine Culturel Immatériel http://www.editions-harmattan.fr/

  • Patrimoine culturel immatériel et patrimoine maritime Les premières collectes, la transmission des savoir-faire Intervention de Michel Colleu, Association Mémoire des ports d’Europe, co-fondateur et ancien directeur éditorial du Chasse-Marée http://labandedurigolo.free.fr/joomla/images/stories/DocsTelechargement/patrimoine%20maritime%20michel%20colleu.pdf

  • Les chants de marins : un patrimoine vivant en Bretagne http://www.patrimoinevivantdelafrance.fr/

  • Site dédié au Capitaine Armand Hayet, par sa petite fille Claire Aimé
                http://armand-hayet.webnode.fr/